La lignée de Shankaracharya et la lignée de Charaka — deux traditions millénaires, un seul homme
Dans la tradition indienne, la connaissance ne tombe pas du ciel. Elle se transmet — de guru à disciple, de génération en génération, dans ce qu’on appelle la parampara, la lignée spirituelle. Chaque enseignement porte en lui des siècles de réalisation vécue, transmise, affinée. Quand on comprend de quelles lignées Sivananda est l’héritier, on comprend pourquoi son yoga intégral est bien plus qu’une synthèse intellectuelle. C’est la rencontre, en un seul être, de deux des plus grands fleuves de la sagesse indienne.
Ces deux fleuves ont des sources distinctes, des parcours indépendants de plusieurs millénaires — et ils se rejoignent précisément en Sivananda, médecin devenu sage, thérapeute du corps devenu libérateur des consciences.
Le premier fleuve : la lignée de l’Advaita Vedanta
La parampara dans laquelle Sivananda est initié en 1924 remonte à Adi Shankaracharya — le grand philosophe du 8e siècle qui unifia la pensée non-dualiste de l’Inde en formulant l’Advaita Vedanta : il n’y a qu’une seule réalité, Brahman. L’Atman individuel et Brahman ne sont pas deux. La souffrance vient uniquement de l’ignorance de cette vérité.
Mais Shankaracharya lui-même avait des maîtres. Son guru direct était Govinda Bhagavatpada, dont le guru était Gaudapada — auteur au 6e siècle de la Mandukya Karika, le plus ancien texte complet de l’Advaita. Et avant eux, la tradition remonte à Vyasa, l’auteur du Mahabharata et des Brahma Sutras, à son fils Shuka, et plus loin encore à des figures légendaires — Vasishtha, Parashara, Narayana lui-même.
Shankaracharya organisa cette transmission en fondant le Dasanami Sampradaya — dix ordres monastiques répartis aux quatre coins de l’Inde, dont l’ordre Saraswati auquel appartient Sivananda. La lignée du Matha de Sringeri, au sud de l’Inde, a transmis cet enseignement sans interruption depuis le 8e siècle jusqu’à Vishvananda Saraswati, le guru qui initia Sivananda au bord du Gange en 1924.
Quand Sivananda reçoit le nom de Swami Sivananda Saraswati, il entre dans un fleuve de conscience qui coule sans interruption depuis plus de douze siècles.
Le deuxième fleuve : la lignée de Charaka et de l’Ayurveda
L’autre fleuve est plus ancien encore — et Sivananda le porte dans ses mains avant même de connaître son guru spirituel. Car Kuppuswami, son nom de naissance, était médecin. Il avait étudié la médecine à Tanjore, exercé en Malaisie britannique pendant dix ans, soigné des milliers de patients, fondé un dispensaire gratuit. Il connaissait le corps humain de l’intérieur.
La lignée médicale qu’il incarne remonte à Charaka — le grand redacteur du 2e siècle avant J.-C. qui transforma les enseignements du sage Atreya Punarvasu en la Charaka Samhita, texte fondateur de l’Ayurveda. Cette lignée aussi remonte, dans la cosmologie indienne, à Brahma lui-même, via Indra et le sage Bharadvaja. Elle a sa propre parampara, ses propres textes sacrés, sa propre vision du corps comme système intégré — les trois doshas, les sept dhatus, les vingt gunas.
Ce n’est pas un hasard si Sivananda, une fois installé à Rishikesh, fonda en 1945 la Sivananda Ayurvedic Pharmacy. Il ne quittait pas la médecine — il l’élevait. Il reconnaissait que soigner le corps et libérer la conscience ne sont pas deux actes séparés, mais deux expressions d’un même service à la vie.
Les deux lignées — de leurs sources à leur confluence
| Époque | Lignée Advaita Vedanta | Lignée Ayurveda |
| Légendaire | Narayana → Brahma Vasishtha → Shakti → Parashara | Brahma → Indra Bharadvaja |
| ~1000 av. J.-C. | Vyasa → Shuka | Atreya Punarvasu → Agnivesha |
| ~300 av. J.-C. | (transmission orale de l’Advaita) | Charaka (redacteur de l’Agnivesha Tantra) |
| ~6e siècle | Gaudapada (Mandukya Karika) | Dridhabala (complète la Charaka Samhita) |
| ~8e siècle | Govinda Bhagavatpada → Shankaracharya (Dasanami Sampradaya) | Vagbhata (Ashtanga Hridayam) |
| 14e-19e s. | Lignée du Matha de Sringeri (succession ininterrompue) | Commentateurs classiques de la Charaka Samhita |
| 1887-1963 | Vishvananda Saraswati → Swami Sivananda (ordre Saraswati, Sringeri) | Dr. Kuppuswami Médecin en Malaisie → Pharmacie Ayurvédique 1945 |
| Confluent | ✦ SWAMI SIVANANDA ✦ Yoga intégral · Divine Life Society · Rishikesh | |
Deux traditions millénaires, deux langages différents pour la même vérité : le corps et la conscience ne sont pas séparés.
La confluence : ce que Sivananda fait de cet héritage
Ce qui est remarquable chez Sivananda, c’est qu’il ne choisit pas entre les deux. Il ne dit pas : la médecine était une étape, le yoga est la vérité. Il dit : les deux sont vrais, les deux sont nécessaires, et ils se complètent exactement comme le corps et la conscience se complètent dans un être humain vivant.
La lignée de Charaka lui a appris que le corps est un système intégré — que la santé n’est pas l’absence de maladie mais l’équilibre dynamique de forces en interaction. La lignée de Shankaracharya lui a appris que la conscience est la réalité ultime — que tout système, aussi sophistiqué soit-il, n’est que l’expression d’une seule présence.
Son yoga intégral est précisément la synthèse de ces deux héritages. Le Karma Yoga porte l’esprit du service médical — agir pour guérir, sans attachement au résultat. Le Bhakti Yoga porte l’intelligence relationnelle de l’Ayurveda — la cohésion, le soin, l’amour comme force thérapeutique. Le Jnana Yoga porte la philosophie de Shankaracharya — le discernement du réel. Et le Raja Yoga les unifie tous — comme la conscience unifie le corps.
Sivananda n’est pas le dernier maillon d’une lignée. Il est le point où deux lignées deviennent une — et depuis lui, ce fleuve uni coule à travers des milliers de disciples et de centres dans le monde entier.
Il coule à travers notre pratique du yoga.
